mar 25 sep 2007
Face au sarkozysme, le créneau démocrate
25 09 2007Il faut avoir la foi chevillée au corps pour se lancer, comme le fait François Bayrou, dans la constitution d'une offre politique nouvelle qui ne soit ni de gauche ni de droite. Que le centre soit, en France, un vaste réservoir à électeurs, personne ne le conteste. Et surtout pas le Parti socialiste, qui, depuis l'effondrement du Parti communiste, n'a guère d'autre solution que de faire oublier son passé révolutionnaire. Mais que le centre puisse se constituer en force autonome, capable de rivaliser avec l'UMP et le PS, ressemble, dans les institutions de la Ve République, à une mission impossible. Ce qui s'est passé lors de la dernière élection présidentielle en est l'illustration la plus cruelle. Avant le premier tour, François Bayrou était la coqueluche des sondages, le candidat qui montait, celui qui, par une habile alchimie, réussissait à agglomérer sur son nom un triple vote anti-Sarkozy, anti-Royal, antisystème. Le score qu'il réalise le soir du 22 avril - 18,57 % des suffrages exprimés - est bon. Il représente le triple de celui qu'il avait obtenu en 2002 (6,95 %). Mais ce résultat à deux chiffres signe en même temps le début de la fin. A partir du moment où François Bayrou est incapable de figurer au second tour de l'élection présidentielle, c'est comme s'il avait cessé d'exister. Ses soutiens l'abandonnent pour rallier le vainqueur. Ses amis le trahissent pour entrer au gouvernement. Au drame politique s'ajoute l'épreuve humaine. A l'heure des additions, les comptes sont cruels. Le Modem, combien de divisions ? 4 députés contre 29 UDF dans la précédente législature. Quelle gamelle !
Pour expliquer l'échec, on pourrait bien sûr invoquer le jeunisme de ce centre nouveau, qui, après des années de compagnonnage avec la droite, a forcément besoin de temps pour s'émanciper. « Le centre n'est qu'une posture petite-bourgeoise », disait avec mépris François Mitterrand pour qualifier les élus de cette mouvance politique, qui, tout en ayant le coeur à gauche, ont les pieds solidement ancrés à droite. Mais l'explication n'est qu'à moitié satisfaisante. Avant François Bayrou, un autre centriste « émancipé », c'est-à-dire ni de droite ni de gauche, avait déjà tenté l'aventure présidentielle et s'était heurté exactement aux mêmes difficultés. C'était en 1965, Jean Lecanuet, que François Mauriac n'avait pu s'empêcher de rabaisser au rang de « Kennedillon », avait démarré la campagne du premier tour avec 2 % ou 3 % d'intentions de vote à peine. Puis, il s'était mis à grimper grâce à un discours simple, un bon sourire, une bonne maîtrise de la télévision et une campagne d'affichage efficace. Les 15 % qu'il obtint au premier tour créèrent l'événement et contribuèrent à l'impensable : la mise en ballottage du général de Gaulle, mais ils ne furent en aucun cas un ticket pour l'avenir. A partir du moment où le match du second tour se concentrait entre de Gaulle et Mitterrand, le centre n'existait plus.
Alors condamné d'avance François Bayrou ? Sans aucun doute si son objectif est bien d'imposer dans le pays une troisième force. Tant que les institutions resteront ce qu'elles sont, le tripartisme n'aura aucune chance de s'enraciner. L'évolution de ces dernières années a, au contraire, conduit à une bipolarisation dont ont su pleinement profiter le PS et l'UMP.
Mais il se pourrait bien que le calcul de François Bayrou soit d'une autre nature. « Si nous avions gagné l'élection présidentielle, une vague orange aurait immédiatement crée un équilibre nouveau dans le pays », répète-t-il à ses troupes. Autrement dit, l'objectif du président du Modem n'est pas d'installer une troisième force. Il est de profiter de l'élection présidentielle, dont le premier tour est un vrai scrutin proportionnel, pour détrôner l'un ou l'autre membre du duopole actuel et imposer le Mouvement démocrate. Compte tenu de sa solitude actuelle, le rêve peut paraître encore plus fou que le précédent. Il mérite pourtant qu'on s'y arrête parce qu'il met au jour deux interrogations majeures soulevées par les résultats du scrutin de 2007.
La première concerne la nature du sarkozysme et par là même sa durée de vie. Tropisme américain beaucoup plus affirmé que ses prédécesseurs, attitude décomplexée vis-à-vis de l'argent et de ce que François Bayrou appelle le « monde du Fouquet's ». Nicolas Sarkozy est en rupture avec la tradition française dans les valeurs qu'il incarne. Il l'est aussi dans sa pratique du pouvoir. Il pousse beaucoup plus loin que Valéry Giscrard d'Estaing sa domination sur Matignon ; il bouscule beaucoup plus que les autres présidents l'équilibre des pouvoirs. Comme l'explique le constitutionnaliste Dominique Rousseau, « le président a tendance à prendre la place de tout le monde. Il encourage la fusion entre le chef et le peuple, ce qui peut mener à terme à la confusion, voire au despotisme » (1). S'agit-il d'une évolution profonde du système politique français ou d'un épisode néobonapartiste lié aux troubles nés de la mondialisation ? François Bayrou, en tout cas, prend date et offre une alternative. Au modèle du chef fusionnel et passionnel, il oppose celui du chef d'orchestre raisonné et raisonnable qui lui semble davantage ancré dans la tradition française. « L'absolutisme présidentiel est un handicap, un facteur de retour en arrière pour notre pays », explique-t-il en se faisant l'ardent défenseur de la séparation des pouvoirs.
La seconde interrogation touche à la capacité du Parti socialiste à surmonter son troisième échec présidentiel d'affilée. S'il y parvient, François Bayrou n'aura guère d'espace pour incarner une alternative crédible à Nicolas Sarkozy. S'il échoue, en revanche, rien n'est impossible. En politique, les mots ne sont jamais anodins. Aujourd'hui, le président du Modem s'affiche moins centriste que démocrate. Ce terme est revendiqué, à travers le monde, par les partis de gauche qui ont rompu avec le marxisme ou n'en ont jamais été imprégnés. La mue actuelle du Parti socialiste le conduit à devenir de plus en plus démocrate et de moins en moins révolutionnaire, mais l'évolution est à la fois lente et conflictuelle. Aucun premier secrétaire n'a été en mesure de l'imposer à un parti qui se complaît dans la confusion. François Bayrou prend le pari que la crise de leadership va durer au PS et que, tant qu'elle sera pas réglée, il bénéficiera d'une fenêtre de tir pour construire sa propre légitimité. Alors il fait entendre sa petite musique démocrate : « résistance » au modèle économique dominant, qui, accuse-t-il, repose « sur des fortunes vite faites et une accumulation de patrimoine propre à creuser les inégalités » ; gestion « sérieuse » des deniers publics, réforme de l'Etat, qui, pour réduire les inégalités, doit être davantage un incitateur qu'un faiseur. Sur le fond, rien qui diffère avec « Le Manifeste pour une gauche moderne » que viennent de publier les Gracques (2) ou avec le positionnement très « démocrate » d'un Manuel Valls. Entre le centre et le PS, jamais les frontières ne sont apparues aussi poreuses. C'est pourquoi, même s'il paraît fou, le pari de François Bayrou ne peut être repoussé d'un revers de la main.

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